Avec Togographie, Ilona Rjiba met la recherche au service de la visibilité artistique.
Étudiante en M2 Histoire de l’Art et Culture Matérielle à Nantes Université, elle œuvre à documenter et valoriser la scène artistique contemporaine togolaise à travers des entretiens filmés, un documentaire et des espaces de diffusion en France comme au Togo. À la croisée de la recherche, de la transmission et de l’engagement postcolonial, son projet construit des ressources durables pour des artistes encore trop peu représentés. Pas à pas, Ilona transforme ses travaux universitaires en un projet culturel à fort impact.
Togographie est un projet de recherche-action dédié à la mise en lumière et à la documentation de la scène artistique togolaise. Né de deux années de recherche en Histoire de l’art, ce projet s’engage à structurer une mémoire visuelle et textuelle pour des artistes invisibilisés.
Depuis toujours, j’ai grandi avec une appétence profonde pour l’art et la culture. Très tôt, il m’a semblé évident que je m’orienterais vers l’histoire de l’art, non pas uniquement pour acquérir des connaissances, mais pour prendre le temps de penser. Dès ma licence, je savais que mon objectif était la recherche : travailler longuement sur un sujet qui fasse sens pour moi, mais aussi pour d’autres.
Un moment décisif survient en 2022, lors d’un stage au FRAC des Pays de la Loire à l’occasion de l’exposition The Memory of Love d’Ibrahim Mahama. Cette expérience a fait émerger deux axes qui structurent aujourd’hui Togographie. D’une part, un questionnement sur l’écriture de l’histoire de l’art en contexte postcolonial : qui écrit ? depuis où ? et que laisse-t-on dans l’ombre ? Ces interrogations m’ont conduite à m’intéresser à la scène artistique togolaise, largement absente des récits académiques, malgré une vitalité et une résilience évidentes. D’autre part, cette exposition a marqué le début d’un travail d’entretiens filmés avec des artistes, mené en collaboration avec le vidéaste nantais Antoine Pelletier. L’enjeu était de rendre accessibles des paroles d’artistes souvent peu diffusées, à travers des discussions approfondies sur leurs pratiques et leurs pensées. C’est à la rencontre de ces deux dynamiques, recherche postcoloniale et documentation audiovisuelle, qu’est née Togographie. Les entretiens réalisés avec des artistes togolais ont nourri à la fois mon mémoire de recherche et la création d’un documentaire, première étape d’un projet plus large de transmission et de visibilité de la scène artistique contemporaine togolaise.

Enfant, je rêvais de devenir tout et son contraire : fermière, présidente, chanteuse… le monde entier semblait à portée de main. À l’adolescence, mon intérêt s’est progressivement déplacé vers tout ce qui relevait des sciences humaines, sans que je sache encore le formuler. Et puisqu’une carrière de popstar paraissait compromise, l’histoire de l’art s’est imposée comme une manière très sérieuse de continuer à explorer les imaginaires.
Ma scolarité s’est très bien déroulée, malgré un contexte personnel parfois difficile. L’école a toujours représenté pour moi un espace essentiel, presque structurant : j’y ai trouvé le goût d’apprendre et une forme de stabilité. Au-delà des apprentissages, ce sont aussi les rencontres et les expériences vécues qui continuent aujourd’hui encore à façonner ma manière de penser et d’agir.
Ma première grande influence et sans doute la plus déterminante reste ma famille, et particulièrement ma mère, qui m’a toujours répété que tout était possible et que je pouvais choisir librement ma voie. Cela peut sembler simple, mais grandir sans se sentir limitée façonne profondément une trajectoire. Côté passions, le théâtre a occupé une place immense pendant des années, aux côtés de multiples pratiques artistiques : collage, peinture, photographie (que je poursuis encore) mais aussi l’écriture de textes, de poèmes, d’histoires. Avec le recul, rien n’a vraiment dévié : la curiosité, la création et le désir d’apprendre ont toujours tracé une ligne assez continue.
Je ne crois pas avoir eu un déclic au sens spectaculaire du terme. On m’a souvent dit que j’étais audacieuse, je dirais plutôt que je n’ai jamais vraiment envisagé que certaines choses soient impossibles. J’ai toujours entrepris par envie, par passion, sans attendre de retour autre que l’expérience elle-même. S’il faut néanmoins identifier un moment fort, ce serait la rencontre avec les artistes : elle a donné une direction plus précise à cette énergie. Togographie n’est pas né d’un éclair isolé, mais d’un élan continu, profondément collectif, même si j’en porte l’impulsion.
Le premier problème était celui de l’équité des chances. Comment parler de scène artistique sans formation supérieure dédiée, sans véritable enseignement de l’art à l’école, avec très peu d’institutions et des difficultés d’accès aux matériaux ? Il ne s’agit pas d’imposer un modèle extérieur, mais de reconnaître que beaucoup d’artistes togolais travaillent dans des conditions structurellement précaires et largement invisibilisées. Le second enjeu concernait la recherche elle-même : l’absence de ressources accessibles rend tout travail académique extrêmement complexe. Togographie cherche donc à documenter, rassembler et transmettre, afin de créer un socle sur lequel d’autres pourront s’appuyer — et, à terme, contribuer à une meilleure reconnaissance et à des dynamiques plus durables pour les artistes.
Togographie répond à un besoin de visibilité, de documentation et de reconnaissance de la scène artistique contemporaine togolaise. Le projet crée des ressources accessibles, favorise la mise en réseau des artistes et participe à une meilleure circulation des savoirs entre les territoires. Il adresse ainsi un manque.
Aujourd’hui, Togographie entre dans une phase pleinement opérationnelle. Le documentaire sera projeté le 17 mars 2026 à Lomé en collaboration avec l’Institut français du Togo, puis le 9 mai 2026 à Pol-n à Nantes dans le cadre du Mois des Mémoires. Un ciné-débat est également prévu le 21 mai au Pôle Etudiant à l’université de Nantes. Le projet sera par ailleurs présenté dans plusieurs festivals dont les programmations restent à annoncer. Au-delà de ces temps forts, la dynamique est désormais installée : diffusion du film, organisation d’expositions, accompagnement des artistes, présentations de la recherche et lancement d’une résidence d’écriture en vue d’un ouvrage hybride. Nous continuons à développer des partenariats, à chercher de nouveaux espaces de diffusion et à produire de la matière, avec l’ambition d’inscrire Togographie dans une évolution durable et en constante expansion.
L’un des premiers défis a été de ne pas me laisser submerger par l’ampleur du projet : flux d’informations, démarches administratives, multiplicité des pistes à explorer. Trouver un équilibre entre vie personnelle et engagement professionnel a également été complexe. L’accompagnement dont j’ai bénéficié, notamment via Pépite, m’a permis de recentrer le projet, de clarifier mes priorités et d’avancer avec plus de stabilité. Un autre défi important a été d’apprendre à renoncer ou plutôt à différer. Face à l’enthousiasme et aux opportunités, j’ai dû accepter que tout ne pouvait pas être mené simultanément. Comprendre que reporter un projet ne signifiait pas l’abandonner, mais le faire mûrir, a été une étape déterminante. Enfin, la dimension collaborative et internationale, ainsi que la recherche de lieux de diffusion, ont représenté des défis structurels. Mettre la machine en route est sans doute ce qu’il y a de plus difficile. Aujourd’hui, grâce au réseau construit progressivement, j’avance avec plus de solidité, consciente que le développement se fait pas à pas.
Ma plus grande fierté réside dans les retours des artistes : constater que mon projet les touche et répond à leurs besoins est profondément valorisant. Je suis fière de réussir à faire ce que je veux, de progresser chaque année, et de structurer un projet concret qui commence à produire des résultats, comme la vente d’œuvres ou la visibilité offerte aux artistes. En somme, ma fierté, c’est de voir Togographie concrètement avancer et répondre à la problématique qu’il s’est fixé.
Si je pouvais revenir en arrière, je me dirais simplement… « Relax, take it easy ! »
Je dirais simplement que la vie est longue et qu’il est tout à fait normal de faire des détours. S’aventurer, tester de nouvelles choses, explorer l’inconnu, même si ce n’est pas linéaire, fait partie du chemin. Et surtout, posez-vous cette question : dans 20 ans, regretterai-je de ne pas avoir essayé ? Si la réponse est oui, alors foncez, c’est en se lançant qu’on avance.
Une figure qui m’inspire est Françoise Vergès, politologue et théoricienne décoloniale, dont les écrits et interventions interrogent profondément l’après colonialisme, les musées et les récits dominants. Son travail met en lumière l’importance de penser les patrimoines, les savoirs et les institutions à partir des perspectives des populations historiquement marginalisées, ce qui résonne avec mon engagement à documenter et valoriser la scène artistique togolaise.
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